Dans les petits papiers de...

Sandra Poirot Chérif

Portrait

MON NOM

« Quel est votre nom ? » ou « C’est à quel nom ? » Cette question pourtant simple me panique à chaque fois. Je ne sais jamais si on a classé mon dossier à Poirot, ou à Cherif, ou à Poirot-Cherif, avec ou sans trait d’union, avec ou sans accent...Cela fait tant de combinaisons possibles que quand je dois remplir le champ « nom » pour pouvoir enfin m’identifier, je transpire et mes yeux se brouillent.
Et pourtant c’est mon vrai nom : un fier Poirot offert par mon père à ma naissance, qu’une vingtaine d’années plus tard j’ai pu assortir d’un non moins fier Cherif, offert cette fois par un amoureux rencontré dans un pays ensoleillé.
Il y a aussi tous ceux qui m’appellent Poirotte, c’est ainsi que j’ai signé mes premiers dessins et que je continue à signer les peintures et sérigraphies que je fais parallèlement à mes albums.

Et parfois la nuit, accompagnée de Monsieur, je sors dans la rue faire deux ou trois collages. Pour quelques instants je deviens Madame.

Après la question du nom, arrive souvent une autre question à laquelle il m’est difficile de répondre en un mot : celle des enfants « En avez-vous, et combien ? » Pas facile de savoir combien on a d’enfants quand, pour se tenir chaud dans la vie, on a tricoté avec son cher et tendre ce que les autres appellent sans la moindre poésie une famille recomposée.

Les questions les plus simples ne sont pas pour moi les plus faciles. C’est dans ces espaces fragiles et incertains que vont naître les personnages de mes histoires.

LES HEROS DE MON ENFANCE

Il y a peu de temps, on m’a demandé quels étaient les héros de mon enfance.
Alors j’ai réfléchi et je me suis rendue compte que c’étaient eux : ces enfants inconnus dont mes parents parlaient tous les soirs à table. Mes parents étaient tous les deux psychologues pour enfants. Et comme presque tous les parents du monde, les soirs à table, mes parents parlaient de leur travail.
Ils parlaient donc de ces petits héros abîmés qui vivaient une vie un peu différente de la mienne. Ces enfants, je ne les voyais jamais pour de vrai, mais j’ai entendu leurs histoires et j’ai passé mon enfance à me les imaginer.

LES PETITES CHOSES

Et finalement je n’ai jamais cessé de les imaginer et de les inventer ces enfants particuliers… Et aujourd’hui, ce que j’aime avant tout raconter à travers mes personnages, ce sont les petits détails de la vie de tous les jours, ces petits détails qu’on ne remarque parfois même plus et qui pourtant sont ce qui nous lie si fort à ceux qu’on aime…

J’aime raconter les infimes tristesses, les minuscules et les immenses bonheurs, les événements du quotidien, les petits moments et les grands moments de la vie, ce qui nous fait vibrer, ce qui nous fait nous sentir vivants…
Toutes mes histoires naissent de quelque chose qui m’a profondément touchée, dans ma vie ou dans la vie des autres.

J’ai cette grande chance de pouvoir inventer des histoires d’amour, des familles rêvées, des enfants idéaux...Il y a tellement de façons possibles d’être amoureux, d’être une famille…On peut être tellement de personnes à la fois…
Souvent quand je commence à écrire, je ne sais pas encore ce que je veux raconter ni où je vais, ce sont les personnages de mon histoire qui m’y emmènent. Les histoires s’installent d’elles-mêmes.

J’essaie d’être le plus juste possible et je suis complètement habitée par mes personnages. Quand je dessine un personnage qui sourit, je me rends compte que je suis moi-même en train de sourire.

Par les thèmes abordés, on me dit parfois que mes livres sont un peu difficiles.
Pourtant quand je vais dans les classes avec ces livres, ça me parait riche et évident de parler de ces différents moments de la vie avec les enfants. Ils ont tant de choses à dire. Je sens qu’ils sont contents qu’on leur fasse confiance et qu’on leur donne la parole sans les cantonner dans un monde limité en horizons et en émotions, sous prétexte qu’ils sont enfants. Ce sont ces belles rencontres, sincères et intenses, qui m’aident à faire taire une terrible question : « à quoi bon faire un livre de plus, il en existe déjà tellement… ? »

LE SPORT, LES CHEMINS SPECIAUX ET MON PERE

Adolescente, la grande question de mon orientation s’est posée. J’avais très envie de faire une filière spéciale, pas comme les autres. J’ai d’abord pensé à une section théâtre au lycée. Le problème c’est que je n’avais jamais fait de théâtre. Je me suis donc dit que je serai plutôt sportive ; je faisais de la compétition de tennis les week-end, du trampoline les jeudis. Oui, sport-étude c’était une bonne idée. Mais voilà, il y a eu cette prof de dessin en troisième, belle et mystérieuse avec sa longue chevelure noire et son nom imprononçable. Oui, c’était ça, finalement plus tard je voulais être comme elle. Justement est arrivée la fameuse réunion d’orientation de troisième. J’y suis allée avec mon père. « F12 arts appliqués : pub stylisme dessin » a annoncé quelqu’un. « Papa, j’ai trouvé ce que je veux faire ! » « Non, ma fille ! » J’ai insisté, mon père est resté ferme : quel gâchis de dessiner quand on a des bonnes notes.
Je n’ai pas lâché. Juste pour gagner contre mon père. (je n’avais jamais réussi à le battre au tennis.)
Et j’ai gagné. S’en est suivie une quinzaine d’années un peu compliquées dans les échanges père-fille.
Mais au final, par hasard, par défi, par entêtement, je me suis retrouvée dedans : dans le monde des images. Merci papa !

LA FEUILLLE BLANCHE

Il m’aura fallu dix ans pour ne plus avoir peur de la feuille blanche. Pendant des années, avant de dessiner, je commençais par coller des papiers et des tissus, je superposais des fonds de couleur pour faire disparaître totalement le blanc de la feuille avant de démarrer vraiment ce que je voulais représenter. Les collages et les textures me rassuraient, je ne risquais plus de gâcher le beau papier tout neuf ou de rater, je pouvais au besoin superposer à l’infini des couleurs des collages.
Aujourd’hui, j’ai envie de légèreté, de formes simples. J’aime de plus en plus le blanc du papier qui permet de poser des silences, des respirations et qui fait ressortir ce qui est essentiel, qui rend les couleurs lumineuses. Et quel plaisir que de briser cette fière et radieuse immensité blanche par la première trace de couleur sur le papier…

ECRIRE

Peut-être que je devrais prendre plus de trains, j’aime bien écrire dans les trains.
Je me désole souvent de ne pas réussir à m’imposer plus de temps pour écrire.
Pourtant à chaque fois que je m’y mets, de la même façon que quand je lis certains livres, j’ai l’impression d’avoir fait un merveilleux voyage dans les mots. Je reste toujours aussi surprise de m’asseoir quelque part avec rien et de repartir quelques heures plus tard, différente, vivante, enfant et vieille, bouillonnante et heureuse, avec une histoire… Faire exister quelque chose qui n’existait pas avant…

Sandra Poirot Chérif, juillet 2015, pour la Charte.

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