Dans les petits papiers de...

Marcelino Truong

Portrait / 2nde partie

Seconde partie : Des bancs de la fac à la table lumineuse (1974-2013)

(Pour lire la première partie : c’est ici !)

À Sciences Po, rue St-Guillaume, Paris 7e

À Sciences Po, je n’avais guère le temps de dessiner. J’étais débordé par le travail, car le programme était vaste et j’avais des lacunes. Ce n’est que lorsque je m’ennuyais pendant un cours que je passais le temps en gribouillant des caricatures dans les marges de mes notes. Là encore, je n’ai rien conservé, mais je soupçonne que mes caricatures ressemblaient à un dessin, réalisé plus tard, en 1980-81. Pendant mon service militaire, j’étais passé voir un ami à Sciences Po et j’avais été frappé par la permanence des groupuscules extrémistes dans cette école. J’ai recopié le texte d’un placard du groupe "Études religieuses" (extrême-droite catholique), qui avait droit à son panneau d’affichage à la péniche, le célèbre hall d’entrée de Sc Po. On sent l’influence de la BD ligne claire dans ce croquis au feutre, non ?  Croquis au feutre réalisé lors d’une visite à la péniche de Science Po en 1980-81.

En 1977, quelques mois avant les examens de fin d’études (3e et dernière année), je commençais à déprimer sérieusement, doutant de ma capacité à décrocher le diplôme. J’achetai une bijou-box d’aquarelles Windsor & Newton, ainsi qu’un bloc de papier d’Arches et me mis à faire quelques dessins.
L’Institut d’Études Politiques se trouve rue Saint-Guillaume à St-Germain-des-prés et quand je m’y rendais en passant par la rue du Dragon et la rue de Grenelle, le monde des boutiques de fringues et des cafés me semblait bien plus excitant que celui de l’austère section "Service public" que j’avais choisie. Il faut dire que mon père rêvait pour moi d’une admission à l’ENA ! Il avait terminé ses études par Sciences Po en 1951 et je marchais alors sur ses pas. L’époque était giscardienne. On était dans une France à la fois post-pompidolienne et post-soixante-huitarde. Les jeunes un peu branchés rêvaient de voyager. Les jeunes giscardiens ne partaient surtout pas, ils restaient chez Papa et Maman et ne s’aventuraient hors du cocon que pour s’acheter un Loden au coin de la rue.

Voici trois dessins de 1977.
Pour le premier, je me souviens que j’étais parti d’une photo de mon père prise à la terrasse d’un café parisien dans les années 50. Je me suis mis à sa place, dans ma tenue de l’époque. Je m’étais ruiné pour adopter le look anglais de certains étudiants de Sciences Po : cravates club, pull en cachemire, imper style Burberry, chaussures Weston ou Church. Je voulais m’intégrer et puis, c’est un style d’une certaine élégance, aussi.

Autoportrait au crayon et à l’aquarelle. St-Germain-des-prés, 1977.

Sur ce dessin, je me suis rajouté des lunettes, sans doute pour ressembler à mon père. J’ai l’air bien pensif. Je l’étais. Je doutais et ne m’imaginais vraiment pas devenant un haut-fonctionnaire français (j’avais opté pour la nationalité française à 18 ans, ayant toujours eu jusqu’alors la citoyenneté vietnamienne). Mes années d’Angleterre, au contact de la youth culture des Anglais, faisait que les étudiants de Sc Po me paraissaient bien rangés et vieux avant l’heure : boredom !!

Impers Burberry, Lodens, chaussures Weston : le style classique à Sciences Po Paris, 1977. Les années Giscard !

Plus cools, des étudiants de la section branchée "P.E.S." (Politique, économique et sociale) jouent au flipper au café Le Basile.

Miracle, j’ai eu mon diplôme en juin 1977 ! J’avais vingt ans. Au grand oral, j’avais été interrogé sur l’article 16 de la Constitution de 1958 (pouvoirs spéciaux du Président), le serpent monétaire européen et… j’oublie. Pendant des années, j’ai fait des cauchemars en rêvant qu’il me fallait repasser l’examen de Sciences Po ! Malgré cela, je ne regrette pas ces trois années. Elles m’ont formé et c’est là que j’ai acquis des connaissances en histoire et en droit public qui m’ont été utiles pour l’écriture de mon roman graphique Une si jolie petite guerre (Denoël Graphic, 2012). Qu’est-ce qu’une démocratie, qu’est-ce qu’une dictature ou un régime totalitaire ? C’est à Sciences Po que j’ai acquis ces notions de base.

L’art ancestral de la serpillère à franges

C’est pendant ces années aussi que j’ai découvert le karaté. J’ai adoré la gestuelle des arts martiaux japonais. J’y retrouvais des postures terriblement asiatiques, qui me semblaient naturelles, mais qui n’avaient pas cours dans les sports occidentaux. Des attitudes presque féminines et pourtant martiales. J’aimais la chorégraphie du karaté - les kata - ces danses guerrières. En plus, on y est bien habillé ! Ultra confortable et élégant.
Cet intérêt pour l’esthétique des arts martiaux (karaté et kendo) a resurgi beaucoup plus tard dans mon travail d’auteur avec les trois albums de la série Le Samouraï errant (Ed. Gautier-Languereau, 2006, 2007 et 2008).

Trois Samouraïs sans foi ni loi, Le Samouraï en armure rouge, Le Samouraï errant

Souvent, pour amuser mes filles et leurs amis, je prends des postures à la Bruce Lee avec différents ustensiles du quotidien : la tête de loup, le balai brosse, la serpillère à franges !

"Voici l’art ancestral de la tête de loup !"

Voyage ! Take care ! Peace !

À vingt ans, en 1977, sous le règne de Valéry Giscard d’Estaing, muni de mon diplôme de Sciences Po "Service public", mais ne voulant pas me présenter aux concours administratifs, je me demande ce que je vais bien pouvoir faire dans la vie… Un copain du Lycée français de Londres qui travaille dans la boutique Laura Ashley, rue de Grenelle, m’y fait entrer comme vendeur. J’y bosse pendant les trois mois de l’été 77 et nous partons en voyage au Mexique, au Guatemala et au Belize, au grand dam de mes parents qui me voient perdu. Je suis de cette génération, post-baba cool, qui veut voyager.

Pendant ce voyage de trois mois en Amérique centrale, j’ai tenu un carnet. Hélas, ma mère l’a perdu ! Grrrrr ! De ce voyage, il ne me reste que quelques photos abîmées.

À 20 ans au Mexique. Je cherche encore ma voie.

La vraie vie

À mon retour de voyage, je fais des petits boulots et finis par reprendre un job de vendeur à plein-temps chez Laura Ashley (tissu et papier-peint), tout en m’inscrivant en fac d’anglais à la Sorbonne en année de licence. Ces études d’anglais, c’est déjà la bohème après Sciences Po ! Je me sens plus branché, au moins… Je sors beaucoup - je m’encanaille - et je dessine un tout petit peu. Je me suis trouvé un joli studio boulevard Raspail qui me change de mes chambres de bonne. Ô chance, je vis avec une jeune Norvégienne venue apprendre le français à Paris. J’ai le sentiment de vivre la vraie vie.
De cette période, deux ou trois dessins ont survécu. Par chance, je les ai datés. L’un est une scène de marché.

Scène de marché, boulevard Raspail, Paris 6e. Mine de plomb et crayon de couleur.1979

Les deux autres sont des croquis de nu. Le modèle est ma petite-amie norvégienne Else-Mariann. Elle était fille au pair dans une famille parisienne et apprenait le français. J’avais assez bien dessiné son corps, mais n’osais pas me risquer à dessiner les traits de son visage. J’ai signé mon dessin comme je signais mes chèques !

Croquis de ma petite-amie norvégienne Else-Mariann. Mine de plomb, février 1979

ignore Else-Mariann allongée. Mine de plomb, février 1979

Trente ans plus tard, le nu m’intéresse toujours, mais je n’en fais pas assez souvent. Voici un croquis fait à la plage sur la Côte sauvage, en Charente-Maritime.
Les visages ne me font plus peur. J’aime beaucoup faire des portraits au crayon.

Complètement nue… au soleil ! Mine de plomb, Côte sauvage, juillet 2009

Un dernier voyage

En août 1979, mon frère aîné Dominique a décidé de partir pour un dernier grand voyage. Il avait 26 ans. Après de nombreux périples en stop à travers l’Europe et l’Asie, il avait intégré une secte indienne - la secte de Poona.
Il a pris la porte de sortie à Orange, dans le sud de la France. L’orangé était la couleur de la résurrection, de la renaissance dans sa nouvelle fratrie de Poona. Photo de passeport de mon frère Dominique

En 1978, Dominique faisait souvent des émaux sur cuivre avec notre mère, elle-même très artiste. En voici un que je trouve beau comme une toile. L’application des couleurs - de la poudre mouillée appliquée avec une plume d’oie - demande une grande patience. Dominique avait du talent.

Scène de rue à Poona en Inde. Dominique Truong. Email sur cuivre, H 10 X L 18 CM, 1978

Je pense que sa mort a eu une influence sur mes choix. Quelques années après son départ, choisir la vie d’artiste fut pour moi une manière de vivre plus dangereusement, je crois. Une façon prendre des risques, comme il en avait pris beaucoup, lui.

Le service dans la Marine

Engagez-vous dans la Marine ! Apprenez un métier ! lisait-on parfois sur des affiches de recrutement.

Curieusement, j’ai découvert ma vocation pendant mon Service national dans la Marine. On m’avait soufflé que mes diplômes me permettaient de faire mon service en tant qu’aspirant - c’est-à-dire officier - et d’échapper ainsi à la tyrannie possible des sous-officiers et à la promiscuité de la caserne. Après neuf jours de classe à Toulon en compagnie d’une centaine d’appelés - diplômés principalement d’écoles d’ingénieurs- j’ai été bombardé Aspirant de Marine-enseignant à l’École des Mousses de l’Aéronavale de Rochefort (Charente-Maritime). J’étais chargé d’enseigner l’histoire, la géographie et l’anglais à des mousses engagés de seize ans. Voyant le niveau d’anglais très faible des recrues et n’adorant pas la géographie, je me suis concentré sur l’histoire et essentiellement sur celle de la marine, avec la bénédiction du capitaine commandant l’école.
C’est pendant ces douze mois en bleu marine qu’a commencé à germer en moi l’idée de concilier écriture et dessin pour raconter des histoires. En feuilletant les albums de François Bourgeon Les Passagers du vent, je me suis dit qu’il fallait que je fasse de la BD. Je mesurais mal ce qu’était le métier d’illustrateur. La BD avait le vent en poupe en France et je lorgnais plutôt dans cette direction.

Le lieutenant de vaisseau Scouarnec, pacha (commandant) de l’École des Mousses (un Breton*, bien sûr !), en capitaine Achab. L’équipage rame et a de quoi s’inquiéter avec l’aspirant Truong à la barre. Je signais TOG. En anglais, to tog up signifie s’habiller bien, se saper. Feutre et crayon, Rochefort, 1980

*"Scouarnec" : en breton, sobriquet désignant celui qui a de grandes oreilles

Sur la base aérienne voisine, on formait des Libyens à la maintenance du Mirage français. Rochefort, 1981

En tenue d’aspirant avec ma Môman - très artiste - à St-Malo, 1980

Portrait de notre oncle Truong Buu Diên par ma mère, Yvette Truong, née Horel, 1950

Quelques-uns de mes mousses lors d’un exercice d’infanterie à l’île de Ré, 1981

Croquis au feutre. La pause des mousses. CEAN Rochefort, 1980-81

Croquis réalisé lors d’une sortie à bord du porte-avions Clémenceau, 1981

Vers la fin de mon année dans la Marine, je nourrissais le projet ambitieux d’une BD sur la conquête de l’Indochine, qui, dans les premiers temps, fut l’affaire de la Marine. Je voulais montrer ce qu’avait pu être cette conquête avec le regard d’un métis, qui a eu vent de la manière dont ce viol a pu être ressenti par les Vietnamiens.
J’ai fait quelques pages de cette BD - sans en avoir vraiment rédigé le scénario - et je me suis essoufflé ! Le scénario mélangeait présent et passé. Une BD est un marathon et j’étais tout juste capable de faire un petit footing.  Première page de mon projet de BD sur la conquête de l’Indochine, Rochefort, 1981

Page 6 du projet de BD Chanson de geste. Encre de Chine au Rotring sur calque, Rochefort, 1981

À la fin du Service militaire, j’ai annoncé à mon père que j’avais envie de me lancer dans la BD. J’aurais pu aussi bien lui expliquer que je voulais devenir danseur nu au Lido, ça lui aurait fait le même effet. Avec bienveillance, mon père m’a proposé de me payer encore une année d’études pour préparer l’agrégation d’Anglais. Je ne peux pas lui en vouloir. Il ignorait tout de cet univers et moi-même je ne connaissais personne dans ce milieu. J’avais un dossier mince comme une feuille de papier à cigarette : il n’y avait là que les dessins faits dans la Marine et quelques dessins de Sciences Po, quand je déprimais sérieusement sur mes chances de réussite à l’examen de diplôme.

Mon père, Truong Buu Khanh (1927-2012), en 2011

Prof d’anglais sans conviction

J’ai rempilé à la Sorbonne, en préparation à l’agrégation (1981-82). J’ai fait ça à fond - la littérature anglo-américaine est passionnante - au point d’en devenir un peu fou, l’esprit en surchauffe. Je me suis présenté à l’oral de l’agrégation habillé en hippy ! Les trois examinateurs ont dû déchanter en voyant ma dégaine ! Il y a avait de la provocation dans cette décision. Je voulais saborder mon bateau. Du coup, je me suis dit que c’était râpé pour le concours et, pendant l’été, en attendant les résultats, j’ai filé à Angoulême pour suivre un stage de BD. Toujours ce regret du dessin, cette nostalgie de la boîte d’aquarelles ! Je ne sais pas où sont passés les dessins de ce stage. Je crois bien que cette photo, prise en Charente, date de cette année-là, 1982.

À Guissalle, près d’Angoulême, lors d’un stage BD en 1982

À ma grande surprise, je fus reçu à l’agrégation, malgré mon oral en costume de zouave ! On m’a proposé le lycée polyvalent dans la ZUP de Chambéry en Savoie. J’étais très déprimé car je ne savais pas enseigner. À la Sorbonne, on n’apprend pas la pédagogie et je n’avais aucune idée de la façon dont on transmet les bases d’une langue comme l’anglais. Les profs d’anglais du lycée étaient au mieux résignés. Pas exaltant de démarrer dans ces conditions à 25 ans ! J’ajoute qu’enseigner l’anglais en France est un acte héroïque, un sacerdoce… Giggle giggle !

En 2011, ma passion pour l’Angleterre a produit un Churchill, petit livre illustré par Jean-Christophe Mazurie pour la collection T’étais qui toi ?, dirigée par Vincent Cuvellier chez Actes Sud Junior.

"Never, never, never give up !" Winston Churchill

À Chambéry, j’ai découvert le Kendo, cette escrime japonaise. À l’entraînement, je suis fait mal au dos. Hernie discale paralysante opérée en urgence. Aïe ! Je vous en parle, car c’est sur mon lit d’hôpital que je me suis remis à dessiner. Et ce seront ces dessins qui, l’année suivante de retour à Paris, me vaudront mon premier job intéressant.

Bonzes en Indochine. Dessin réalisé sur mon lit d’hôpital à Aix-les-bains en 1982

Ma convalescence me permit de manquer tout le second trimestre (!) et je me retrouvai à Paris, chez mon ami libanais Nagi Baz (organisateur du Festival international de Byblos au Liban). Pendant trois mois, j’ai pas mal glandé et beaucoup rigolé, mais j’ai quand même produit quelques dessins dont une planche de BD en couleur. J’ignore où est passé le scénario. Je reconnais l’officier de marine aux favoris. C’est Francis Garnier, dont on voit le buste à côté de la Closerie des lilas à Montparnasse. La planche est inachevée, mais ressemble quand même à quelque chose, non ?

Planche BD inachevée, réalisée pendant ma convalescence à Paris en 1982. Toujours ce projet de BD sur la conquête du Tonkin !

À la fin de l’année scolaire à Chambéry, je suis allé voir l’inspecteur d’académie pour lui dire que je voulais démissionner et me lancer dans la BD… Il a été gentil, il m’a dit : « Prenez un congé sans solde, si ça ne va pas vous pourrez toujours revenir ».
En septembre 83, de retour à Paris, je me suis lancé dans la vie d’artiste. Pour l’Éducation nationale, je dois être porté disparu, car je ne leur ai plus jamais donné signe de vie.

La vie d’artiste

Ma vie d’artiste a donc débuté en septembre 1983, il y a trente ans. J’ai commencé à apprendre le métier sur le tard (25 ans) et sur le tas. Mes débuts ont été à la fois relativement aisés et très difficiles. Pas facile de démarrer presque à zéro dans un univers très différent de celui de l’université. J’ai mis longtemps à croire en mon talent et à me considérer comme un "artiste". Bien des fois, je me suis demandé si je n’avais pas fait une connerie en me prenant pour un artiste.

En tout cas, j’ai voulu d’emblée gagner ma vie avec le dessin. Pas évident. Mes parents m’ont beaucoup soutenu, au moins au début. Bien d’autres proches m’ont aidé, je ne peux pas citer tout le monde. La liste est longue. Mais je dois dire une chose : il faut compter avant tout sur soi dans ce métier, car bien peu de gens décèlent vos forces. C’est à chaque artiste de les affirmer.

Grâce au directeur artistique Alain Lachartre et à l’illustrateur BD Floc’h, à qui j’avais montré mes minces travaux, j’ai obtenu un rendez-vous avec Jean-Luc Fromental, le rédacteur en chef de la revue Métal Aventure, un avatar de Métal Hurlant. Fromental m’a donné mon premier job intéressant : quatre pages de BD dans sa revue. Un récit intitulé Fleuve rouge. Les originaux sont dans ma cave. Le job suivant, très marquant, fut Route coloniale 4, un récit en BD de 4 pages sur un scénario de Danielle Mallet pour une revue de pub du Crédit Lyonnais : Multilion Junior.

Page 1/4 d’une BD qui m’a permis de mettre le pied dans la porte. 1984

Mise en couleur de Route coloniale 4, rue de Saintonge, Paris IIIe, en 1984

Route coloniale 4 a attiré l’attention des frères Pasamonik, créateurs des éditions Magic Strip à Bruxelles. C’est dans leur collection mythique Atomium que j’ai pu faire mon premier album, In Bluer Skies (1985).

Sur le plat 4 de cette BD, j’apparais - très dandy - dans ma tenue de l’époque. Bah, la photo fait sourire, mais je vous la montre. Mince alors, j’étais vraiment jeune !

Plutôt dandy en 1985 devant l’affiche d’une expo Degas. Est-ce que je me donnais le genre artiste ? Photos Valeria Gaïotto.

Dès cette époque, je me suis fait la main sur des tas de travaux d’illustration, essentiellement pour des éditeurs jeunesse : Bayard, Nathan, Syros, Milan, Mila, Fleurus, Actes-Sud, pour n’en citer que quelques-uns. C’est là que j’ai fait mes classes, que je me suis forgé un style. Ça n’a pas été facile. Je ne débordais pas de confiance en moi. J’ai mis beaucoup de temps pour acquérir une certaine aisance. Beaucoup d’efforts pour parvenir au naturel.
Le milieu de la BD m’a souvent semblé compliqué, cloisonné en chapelles et en clans. Les auteurs et illustrateurs jeunesse m’ont paru plus simples et plus sympas. Des directeurs artistiques m’ont fait progresser : Bernard Girodroux, Gérard Lo Monaco, Isabelle Fuhrman et j’en oublie.

En 1991, au milieu de tous mes travaux d’illustration, un album BD, Le Dragon de bambou (scénario de Francis Leroi) chez Albin-Michel BD.
Pour représenter André Malraux fumant l’opium avec sa compagne Clara sur la couverture, j’ai posé avec le seul ustensile à portée de main ressemblant à une pipe à opium : une ventouse pour déboucher les éviers !

Le voyage d’André et Clara Malraux en Indochine dans les années 20. 1991

Pendant dix ans, je n’ai fait que travailler l’illustration avec acharnement - commande après commande - sans songer à écrire des textes. L’envie était là, mais je ne me suis lancé dans l’écriture qu’en 2002. On a vite fait de vous cantonner dans votre travail d’illustrateur. C’est Maryvonne Denizet, directrice artistique chez Gautier-Languereau, qui m’a tendu la perche. Aidé de ses encouragements, j’ai écrit la série des quatre albums Fleur d’eau.

Sindbad le marin (Éditions Milan, 2003) est un autre album que j’aime bien. Il s’est bien vendu et pourtant, que je sache, il n’a pas été réimprimé. Résultat, je ne risque pas de toucher de droits au delà de l’à-valoir très modeste qui m’avait été versé. Voilà un trait exaspérant dans notre métier. Les nouveautés enterrent les albums précédents. La longévité est une chose rare. Pour vous faire accepter des avances dérisoires au vu du travail fourni, on vous fait miroiter des droits hypothétiques… Je pourrais continuer longtemps comme ça ! :-)

Un autre album marquant pour moi fut Une journée à Hanoi, paru chez Hachette jeunesse en 1997. Il est le fruit de mes trois premiers voyages de retour au Vietnam (1991, 1993 et 1995). C’est à la suite de mon deuxième voyage au Vietnam que je me suis aventuré dans l’univers de la peinture. Là encore, qu’est-ce qu’on entendait pas ! : "Un illustrateur ne peut pas être un bon peintre. Il ne fait que reproduire en grand ses illustrations, etc."

Ma première huile sur toile : La locomotive, rue Lê Duân, Hanoi, huile sur toile- H73 X L100 CM,1993

Depuis dix ans, mon travail a pris trois orientations : l’illustration adulte et jeunesse (presse, film documentaire et édition), la peinture et l’écriture.
L’écriture, car pour être sûr de l’air que l’on va interpréter, mieux vaut écrire la partition, au risque de se planter. Sinon, l’illustrateur est tributaire des textes que les éditeurs veulent bien lui confier. On attend parfois en vain le texte qui vous correspond parfaitement.

En octobre 2012 est paru chez Denoël Graphic le roman graphique que je voulais faire depuis bien longtemps, Une si jolie petite guerre - Saigon 1961-63. Curieusement, le directeur des Éditions Denoël Graphic est Jean-Luc Fromental, que j’ai connu à mes débuts en 1983 lorsqu’il dirigeait la revue Métal Aventure ! Je suis très heureux de cette collaboration avec Fromental et la suite est en cours. Parution prévue en avril 2015.

J’ai d’autres projets de livres. Plus ça va, plus j’ai envie de les écrire, ces livres. Ça prend du temps, c’est beaucoup de travail, mais au fond, c’est à ça que j’aspirais quand j’ai tout plaqué ou du moins viré de bord pour choisir une vie tracée au pinceau et à la plume.

Merci de m’avoir lu. C’était un peu long, je sais, mais 56 ans, c’est les deux-tiers d’une vie !

À Hô Chi Minh Ville, à la fin du tournage du film documentaire de Marie-Christine Courtès, "Mille jours à Saigon" (Vivement lundi ! Rennes, 2012).

Marcelino, le 5 novembre 2013


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