Dans les petits papiers de...

Anne Cortey

Portrait

C’est toujours comme ça.
Ça se passe quand on s’y attend le moins.
On n’y pense pas et un jour, ça jaillit.
Et c’est sorti malgré moi.
Des mots, des phrases, une histoire.
J’ai reculé de quelques pas et je me suis dis, c’est de moi, ça ?
De qui veux tu donc que ça vienne ? m’a répondu une voix moqueuse.
Au début, pendant des mois, je suis médusée.
Pourtant le flux ne cesse pas.
Tous les jours.
Il y a urgence.
Un premier livre paraît.
Un deuxième, un troisième…
Je commence à m’y faire.
C’est bien moi.

Ma vie n’est plus pareille depuis.
Aurait elle commencé à ce moment là ?
Je crois, oui, qu’on peut naître plusieurs fois.
Le suc qui stagnait à l’intérieur s’est mis à couler.
Une porte ouverte du dedans vers le dehors.
J’attendais ce jour sans savoir qu’il allait arriver ni même exister.
Je ne savais pas grand chose.
Je ne savais pas que de poser les mots les uns après les autres, c’était ça.
Je ne savais pas que ça pouvait rendre heureux.

Chaque jour, je m’assieds à une terrasse de café, dans mon bureau.
Partout et nulle part.
La fenêtre ouverte et mon nez dans les arbres.
Dans un musée parfois, face à un tableau.
Ou encore dans l’herbe, les pieds en éventail.
Mon corps est au repos mais ma tête cavale.
Mes textes, le plus souvent, illustrés.
Mâchés, digérés, transformés, par d’autres, des dessinatrices, des dessinateurs.
La magie opère, l’émotion palpite dans mes veines.
Ce n’est plus mon texte et pourtant, si.
A deux, on peut faire de belles choses.
J’y crois.
Je veux.

Et écrire aussi quelquefois avec Françoise.
Ensemble sur le chemin d’une histoire commune,
faite d’elle et moi,
nos dix doigts,
nos deux cœurs et
nos deux têtes.

Parfois la nuit, des peurs me réveillent.
Et s’il y avait une fin à cela ?
Un point final.
Et moi, de revenir à l’endroit exact où j’étais avant que ça ne commence.
D’un geste, je chasse mes craintes le plus loin possible.
Je me concentre sur maintenant et je tente de maintenir le cap pour ne plus m’égarer.

Je suis en construction.
J’aime penser n’être jamais achevée.
Et j’écris, jour après jour, sur mes carnets,
sur le papier,
papier doré,
papier froissé,
papier rayé,
papier blanc immaculée.
Une piste d’atterrissage,
un chemin pour décoller…

Anne Cortey, octobre 2014, pour La Charte.


(illustrations d’Audrey Calleja / photographie de Janik Coat)