Trois bonnes raisons...

Isaac Bashevis Singer
« Pourquoi j’écris pour les enfants »

Il y a cinq cent raisons pour lesquelles j’écris pour les enfants, mais pour économiser le temps, je ne dirai que dix parmi elles.
1 · Les enfants lisent les livres, et pas les critiques. Ils s’en foutent des critiques.
2 · Les enfants ne lisent pas pour trouver leur identité.
3 · Ils ne lisent pas pour se libérer de la culpabilité, pour calmer leur rébellion, ou pour se débarrasser de l’aliénation.
4 · Ils n’ont rien à faire de la psychologie.
5 · Ils détestent la sociologie.
6 · Ils n’essaient pas de comprendre Kafka ou Finnegans Wake.
7 · Ils croient encore en Dieu, la famille, les anges, les diables, les sorcières, les farfadets, la logique, la clarté, la ponctuation et d’autres trucs aussi obsolètes.
8 · Ils adorent des histoires passionnantes et non pas les commentaires, les guides ou les notes en bas de la page.
9 · Quand un livre est ennuyeux, ils baillent sans gêne, sans avoir peur ou honte.
10 · Ils n’attendent pas de leur écrivain chéri de sauver l’humanité. Aussi jeunes qu’ils soient, ils savent que ce n’est pas dans leur pouvoir. Seuls les adultes ont des illusions aussi enfantines.

escargot

Comme Isaac Bashevis Singer, cherchons non pas dix mais trois bonnes raisons d’écrire pour la jeunesse.

Trois raisons, trois auteurs, un même prix : en 2008, Marie-Florence Ehret, Anne Vantal et Cathy Ytak ont participé au Prix des lycéens allemands. Lectures, rencontres et voyages : une façon comme une autre de tisser un lien…

Les trois raisons (bonnes ou mauvaises ?) de Marie-Florence Ehret

1. Écrire pour la jeunesse c’est avoir l’occasion de la rencontrer, la jeunesse, sous forme de dizaines, de centaines de jeunes de tous les âges et de toutes les couleurs, dans toutes les régions et même dans tous les pays. Alors malgré nos 50 centimes d’euro par exemplaires, on se sent riches car ces jeunes qui ont lu un de nos livres nous accueillent comme si on leur avait fait un cadeau formidable, en écrivant pour eux, en venant les voir. Et il faut sûrement être très riche pour faire tant de cadeaux !
2. C’est l’occasion de voir du pays : c’est plus amusant d’apprendre le français en lisant un roman, et plus excitant de lire un roman dont on a rencontré l’auteur, qui, on ne le rappellera jamais assez, écrit de son vivant et seulement de son vivant. Même les œuvres posthumes d’un auteur ont été écrites de son vivant !
3. Je serais morte sans avoir jamais rien compris aux jeunes garçons si je n’avais pas écrit un livre dont le narrateur s’appelle Pierre.

Anne Vantal  :
« J’écris pour les jeunes parce que… »

1. Ils sont bien plus honnêtes que les adultes : quand ils détestent un livre, ils n’hésitent pas à le dire en face. Avec véhémence, en plus.
2. Ils savent faire preuve d’enthousiasme : s’ils ont un coup de coeur, ils lisent avec avidité. Ils sont même capables de réciter des phrases entières de mémoire.
3. C’est bon pour mon ego : les enfants aident les auteurs à se prendre pour une star… pendant au moins trois minutes.

Les trois raisons de Cathy Ytak

1. Les enfants ne font pas de discours hypocrites. Par exemple, s’ils n’aiment pas la fin de votre livre, ils vous le disent carrément : « J’ai lu votre livre, et votre fin, m’dame, elle est pas bien. »
(les adultes, eux, disent : « J’aime bien votre livre », même s’ils ne l’ont pas lu).
2. Quand on est reçu dans les classes, on a parfois droit à un café et des gâteaux avec le café. Et parfois même du chocolat.
3. Avec les ados, rien n’est jamais gagné. Alors quand ils lisent et qu’ils aiment, c’est un bonheur profond, presque violent.


D’un “Golem” à l'autre, place à Marie-Aude, Elvire et Lorris Murail…

Les trois bonnes raisons de Marie-Aude Murail

1 · J’écris pour les jeunes parce que c’est le meilleur moyen d’être lu en famille et de faire dialoguer toutes les générations.
2 · J’écris pour les jeunes parce que j’ai besoin des fins heureuses. Comme dit Michel Tournier, « pour un enfant, un livre qui se termine mal est un livre qui ne se termine pas du tout. »
3 · J’écris pour les jeunes parce qu’ils lisent plus, écoutent mieux et retiennent davantage que les adultes.

Trois bonnes raisons d’Elvire Murail

1. Ils pratiquent le « quand on aime, on ne compte pas » et sont capables de relire le même livre jusqu’à le savoir par coeur.
2. Ils réussissent à faire lire les parents en leur prêtant leurs bouquins préférés.
3. Contrairement aux adultes, ils ne croient pas que « livre emmerdant » soit synonyme de « grande littérature ».

... et trois mauvaises

1. Ils sont sincèrement scandalisés quand on leur dit qu’un auteur gagne 50 centimes par livre vendu.
2. Ils lisent les pieds sur le canapé en mangeant des fraises Tagada, des chips ou du saucisson et moi aussi ! (on dira ce qu’on voudra, les livres sont moins bons avec des feuilles de laitue)
3. Grâce à eux, j’ai 5, 9 ou 12 ans et je m’amuse follement !

Trois bonnes raisons de Lorris Murail

1 · Les enfants ne nous reconnaissent pas dans la rue même quand ils ont lu tous nos livres. Vrai, c’est si pénible.
2 · Les enfants se font une très haute opinion de nous. Ils pensent qu’une voiture avec chauffeur nous attend à la sortie de l’école. Ne leur dites surtout pas la vérité. Ils changeront d’avis bien assez tôt. Adultes, ils nous demandent ce qu’on fait, sinon, comme métier.
3 · Les enfants peuvent lire trente fois le même livre sans lassitude. Il n’est donc pas indispensable d’écrire plusieurs livres. Ne vous inquiétez pas, même la trentième fois, ils ne se souviendront pas de l’avoir lu.

... et trois mauvaises

1 · Les enfants ne nous jugent pas indispensables. Ils veulent savoir quand on va se décider à partir à la retraite et qui nous remplace quand on est malade.
2 · Les enfants veulent qu’on écrive un livre sur leur classe, dont ils seraient les héros.
3 · Jules Renard a écrit : « Le métier des lettres est tout de même le seul où on puisse sans ridicule ne pas gagner d’argent ». Tous les éditeurs pour la jeunesse ont lu Jules Renard. Mais les enfants n’y sont pour rien.

À suivre...


coccinnelle
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